Fan inconditionnel de musique électronique depuis mon enfance, je profite souvent de mes voyages pour participer à des événements et festivals sur ce thème. Cette fois-ci, c'est l'événement qui a motivé la destination : découvert par hasard sur les réseaux sociaux, le Soundstorm (qui m'était jusqu'ici tout à fait inconnu) a vite attisé ma curiosité.
Lancé par l'agence MDLBEAST en 2019 dans l'agglomération de Riyad, la capitale saoudienne, le festival est devenu au fil des années une référence événementielle majeure dans la région. Présenté comme le Tomorrowland du Moyen-Orient, ce site perdu dans le désert et d'ordinaire calme se transforme chaque année en un immense parc à thèmes, rythmé par des shows musicaux et des univers scéniques au budget démesuré. Très peu connu en Occident, le festival met l'accent en 2024 sur une programmation cinq étoiles pour attirer le public international : 196 artistes répartis sur 10 scènes distinctes, entre stars de renommée mondiale (Eminem, Linkin Park, A$AP Rocky, Calvin Harris, Muse etc), artistes électro niches et gros noms de la scène musicale arabe. Le festivalier rentabilise donc facilement les 50€ (oui vous avez bien lu) dépensés pour les trois soirées proposées.
Parce qu'il fallait bien un point négatif pour assombrir ce tableau très vendeur, l'événement souffre toutefois d'une image sécuritaire assez négative au sein du complexe, touchant le public féminin particulièrement. Divers témoignages sur les réseaux sociaux font en effet remonter des problématiques de harcèlement et de mauvaise gestion des substances illicites, malgré un dispositif de contrôle et de prévention important (fouilles systématiques à l'entrée, patrouilles de sécurité permanentes et programme RESPECT visant à lutter contre les comportements abusifs).
Immersion dans la tempête de son
Arrivés en Arabie saoudite deux jours plus tôt, nous avons eu l'occasion d'explorer la capitale et les alentours avant le début de l'événement (notre sélection des choses à faire à Riyad est d'ailleurs disponible si vous souhaitez découvrir la ville). Le jour même, départ pour le festival en début de soirée : n'ayant pas opté pour la location de voiture, nous avions choisi un Uber pour rejoindre l'entrée située à Banban, à une trentaine de kilomètres au nord.
Notre arrivée sur place se fait dans les temps, malgré la crainte due aux embouteillages de rater notre premier artiste. L'entrée du festival, déjà imposante, donne un avant-goût du gigantisme de l'expérience.

Nous passons les contrôles de sécurité de manière assez fluide : les fouilles sont méthodiques et nos cartes d'identité inspectées, ce qui nous rassure de prime abord sur la qualité des contrôles de sécurité. Nous pénétrons finalement dans le complexe et passons rapidement devant les nombreux stands et foodtrucks qui balisent les allées. Divers goodies, merchandisings liés aux artistes, snacks et boissons sont mis à disposition contre une monnaie virtuelle, pouvant être échangée contre de l'argent réel sur l'application du festival. L'ambiance est très agréable et on pourrait presque se croire dans une fête foraine.


Nous rejoignons rapidement Big Beast, la main stage et cœur du site, déjà prise d'assaut pour le début de la performance live de Linkin Park. La scène, pouvant accueillir jusqu'à 65 000 personnes, est gigantesque : elle déploie un design et une production visuelle spectaculaires (2200 m2 d'écrans LED), accompagnés d'une ingénierie sonore et d'une pyrotechnie d'excellente qualité. Étant en compagnie féminine et conscient des potentiels problèmes de harcèlement, je reste alerte mais n'assiste durant le concert à aucune situation problématique. Nous notons rapidement une minorité marquée du public occidental et du sexe féminin, contredisant quelque peu la communication mise en place sur les réseaux sociaux du festival qui mettaient largement en avant une audience caucasienne et féminine.



Après la prestation extraordinaire du groupe, bénéficiant d'une heure de libre avant le début du show d'Eminem, nous choisissons de partir explorer le reste du complexe. L'impression d'évoluer dans un parc d'attractions s'installe de plus en plus : nous tombons sur la grande place principale du site, abritant espaces détente agréables, structures artistiques, photobooths, ateliers et toujours plus de shops.


Nous testons ensuite la Dance Tent, un immense hangar mis à disposition des performances électro, et tombons en plein milieu du set du DJ brésilien Alok. Ici aussi la scénographie est impressionnante, composée notamment d'immenses panneaux LED recouvrant le plafond de la salle en profondeur.
Nous retournons vite à la main stage pour Eminem, que nous ne voulions pas rater tant il est rare de le voir en Europe.

La soirée étant déjà bien avancée, nous remarquons cette fois de plus en plus de comportements inappropriés, sans doute encouragés par la consommation d'alcool, voire dans certains cas de substances (des produits pourtant strictement interdits dans le pays). Le rappeur délivre un show exceptionnel, et nous quitte pour laisser la place à Martin Garrix sur la même scène. Cette dernière déploie toutes ses prouesses visuelles et pyrotechniques, mises en valeur lors des performances électro, mais le set est de plus en plus entaché par le comportement de certains festivaliers.

Mon amie est elle-même la cible à plusieurs reprises de regards déplacés, voire de frottages difficilement identifiables de par la densité de la foule et le grimage probablement volontaire des individus. Nous passons donc le reste du passage du DJ sur un qui-vive contraint, notre soirée gâchée par ces dérives. Avec du recul, nous comprenions mieux la mise en place du programme anti-harcèlement, dont nous voyions périodiquement stationner le staff à plusieurs points du complexe. Le set terminé, nous décidons malgré notre amertume de retourner à la Dance Tent pour l'ouverture du set de David Guetta. Le hangar étant bondé et n'ayant plus le courage d'affronter de nouveau ce type de comportements, nous décidons d'achever la soirée ici et de retourner en ville.

De retour à l'entrée, nous nous apercevons vite que la densité de la foule surpasse largement le nombre de taxis disponibles, pourtant largement mobilisés par la ville. Les zones de prise en charge dédiées aux VTC sont prises d'assaut et nous passons une bonne heure et demie à patienter, sans résultat. Nous décidons finalement de rejoindre à pied la zone hôtelière située à une vingtaine de minutes pour commander un taxi auprès d'une des réceptions. Notre course finit par arriver, et nous arrivons enfin à notre hôtel après l'aube, épuisés.

Le lendemain, assez échaudés par l'expérience de la veille, nous convenons d'éviter autant que possible les bains de foule, notamment en restant en périphérie des scènes. De retour sur le site, nous sommes rapidement salués par des membres de l'équipe de communication du festival, et servons de modèles pour l'aftermovie de l'édition 2024. Ayant un peu de temps avant le début du concert d'A$AP Rocky, nous consacrons cet entracte à la poursuite de l'exploration du festival, dont nous n'avions pas encore vu tous les recoins. Passage par des scènes toutes plus originales les unes que les autres, et possédant chacune une identité réussie. Les DJ sets pullulent au sein des stands sponsorisés par les plus grandes marques, et permettent de rester dans l'ambiance tout en évitant les grands bains de foule.
Nous retournons finalement à Big Beast pour assister au show du rappeur : ayant pris la précaution de s'éloigner un peu du centre de la foule, nous avons été tranquilles cette fois-ci et avons pu profiter du moment. Poursuite de l'expérience rap avec G-Eazy à DWN Beast, la scène dédiée à la musique urbaine, et retour à la Dance Tent pour voir le set melodic techno d'ARTBAT, un duo de DJ ukrainiens.
Ce n'est qu'à ce moment-là que nous remarquons la présence d'une zone spécifique au sein du hangar, délimitée par de simples barrières. Après nous être renseignés auprès du staff, nous nous apercevons qu'il s'agit d'une zone exclusivement réservée aux femmes, mise en place pour éviter les agressions. Peu surpris vis-à-vis de notre expérience de la veille, nous restons tout de même perplexes. Habitués des événements de cette ampleur en Europe, nous n'avions jusque-là jamais perçu la nécessité d'installer de telles safe zones. Celle-ci s'est cependant rapidement avérée nécessaire, car nous voyions circuler au sein du hangar de plus en plus de drogues et se multiplier les comportements et attitudes suspects. Les artistes que nous avions sélectionnés étant concentrés sur cette scène le reste de la soirée, mon amie préfère passer dans cette zone dédiée pour se sentir plus en sécurité. MEDUZA, James Hype et DJ Snake se succèdent dans une ambiance électrisante, un peu ternie par la nécessité de devoir se séparer pour profiter au mieux de l'expérience. La soirée se finit sans nouvelle encombre, et nous repartons en ville après avoir bien pris la peine de réserver un taxi en avance.
Dernière soirée au MDLBEAST Soundstorm : halte repas chez Pizzaoki, la chaîne de pizzerias du DJ américain Steve Aoki (dont la qualité est très correcte). Nous ouvrons le bal par un set techno d'Eli Brown sur une nouvelle scène, agencée dans un surprenant labyrinthe de containers. Aucun événement regrettable à déplorer pour nous durant ce set, dont le public est majoritairement composé d'occidentaux concentrés sur la musique. Nous retournons finalement à la Dance Tent pour la suite de la programmation, et reproduisons le schéma de la veille. Soirée placée sous le thème des B2B, avec David Guetta & Morten, suivis d'Axwell & Sebastian Ingrosso (deux membres de la Swedish House Mafia), et enfin de R3HAB & Afrojack. Je laisse périodiquement mon amie à contrecœur pour tenter quelques bains de foule et profiter de l'effervescence des sets, accompagnés d'effets visuels dantesques. Nous nous retrouvons finalement après plusieurs heures de dépense physique sur le rythme des BPM, et reprenons le chemin de la sortie. Exténués par ces trois jours d'activité intense, nous clôturons cet interlude festif pour reprendre la suite de notre séjour en Arabie saoudite.
Bilan de l'expérience
Soundstorm, beaucoup plus qu'un simple festival
Foyer temporaire de 450 000 festivaliers en 2024, le complexe fonctionne comme une véritable petite ville dédiée à la musique : plusieurs zones, de nombreuses scènes et des univers sonores très différents. Soundstorm exploite les paysages désertiques situés aux portes de Riyad pour créer une atmosphère très différente de celle des grands festivals européens. Le lieu en lui-même propose une direction artistique visuelle à part, avec des décors éclectiques (thème du désert, thème du psychédélique, thème industriel), et offre de nombreuses activités, de la restauration aux ateliers DJing en passant par le networking aux stands des marques. L'accent est notamment mis sur l'identité visuelle des scènes, soutenues par un énorme budget. Les fonds injectés par les grosses sociétés investisseurs des pays du Golfe permettent d'attirer les touristes internationaux et d'accéder aux trois jours de festivité à un prix totalement dérisoire. Le festival s'inscrit de ce fait dans la transformation récente de la scène culturelle saoudienne, destinée à s'ouvrir de plus en plus aux occidentaux.
La société MDLBEAST, productrice de l'événement, se présente elle-même comme une plateforme promouvant le développement de la musique et des talents locaux et régionaux, tout en les connectant aux artistes internationaux. La qualité de la programmation, justement, est rarement égalée dans la sphère occidentale. On retrouve, au sein d'un cadre atypique, des superstars mondiales que l'organisation n'hésite pas à mélanger avec d'autres figures (majeures ou non) de la scène urbaine et électronique : cette diversité permet de passer d'une ambiance de festival mainstream à une salle de contest de rap à la 8 Mile, ou à une véritable expérience club digne des plus grandes adresses d'Ibiza, en quelques minutes de marche.
Des difficultés sécuritaires et opérationnelles importantes
Avec son affluence massive, Soundstorm doit relever les défis classiques des grands festivals - contrôle des foules, prévention des violences, surveillance, transports et gestions des sorties nocturnes - auxquels s'ajoutent les contraintes spécifiques du cadre juridique saoudien. L'édition 2024 a vu se renforcer les contrôles à l'entrée et déployé son programme RESPECT, évoqué précédemment. Malgré la revendication d'une politique de tolérance zéro concernant les armes, les drogues, l'alcool et les comportements violents, et l'annonce du recrutement de plus de 8000 professionnels de la sécurité en 2021, les instances organisatrices ne sont pas en capacité d'endiguer toutes les dérives.
La consommation d'alcool et de drogues, pourtant passible de la peine de mort dans le pays, semble tout à fait banalisée dans l'enceinte du festival et catalysatrice de nombreux actes d'agression sexuelle et/ou de comportements dangereux, dirigés principalement contre les femmes. De nombreux individus problématiques opèrent masqués, et se rendent de ce fait non identifiables par les agents de sécurité ou les caméras de surveillance du site. Étant très peu habitués, ou du moins témoins de ce type de problématiques au sein des gros rassemblements européens, le contraste est déstabilisant et ternit malheureusement l'expérience mémorable que le festival a le potentiel d'offrir. Les moyens déployés par le comité d'organisation, notamment la mise à disposition d'agents de l'initiative RESPECT, ne permettent malheureusement pas de prévenir les comportements abusifs avant qu'ils ne se produisent. De même, la zone de la Dance Tent réservée aux femmes n'offre que peu de répit, les harceleurs n'hésitant pas à se poster aux barrières pour les observer ou les interpeller. Les initiatives prises pour lutter contre ce type d'agissement, ainsi que leur efficacité, peuvent évidemment être amenées à évoluer dans le futur et sont à surveiller.
Enfin, des ajustements pratiques sont à mettre en œuvre concernant le système de rotation de taxis et de navettes en fin de soirée. Je conseillerais, lorsque c'est possible, de louer une voiture sur la période du festival, pour être tout à fait serein et indépendant.
Le Soundstorm fait ainsi face à des problèmes sécuritaires préoccupants, qui peuvent grandement altérer l'expérience qu'il a à offrir. Cela dit, il possède de nombreux points forts, tant au niveau de son univers que de sa programmation, et mérite vraiment d'être expérimenté dans de bonnes conditions. J'inviterais les femmes désirant y participer à être pleinement conscientes des contraintes éventuelles, et conseillerais évidemment d'être accompagnées. Si l'on est un homme seul ou au sein d'un groupe d'amis, l'expérience peut se vivre selon moi de manière tout à fait optimale et sereine.
